Dimanche 25 octobre 2009
Je vais faire hurler.

M'en fous, j'ai l'habitude.

Le bénévolat, c'est noble, c'est beau, mangez-en. Pour la plupart d'entre nous, le bénévolat est une invention de solidarité active, une certaine idée de la citoyenneté, pétrie de sentiments généreux et de belles envolées fraternelles. Je ne vais pas dire que c'est faux. D'ailleurs, j'en fais, du bénévolat, et plus souvent qu'à mon tour. J'ai milité en local dans des partis politiques, j'ai même été élue deux fois. Je fais de la radio sur ma radio locale. J'ai contré des projets détestestables et soutenu des associations citoyennes malmenées. Je dirige une école de musique qui compte 63 élèves et une dizaine de professeurs, seule capable d'assurer l'enseignement musical dans nos campagnes. Dans le cadre de mon métier, j'ai fait nombre d'interventions pour lesquelles je n'ai pas été payée, j'ai parfois même refusé de l'être lorsque le contexte correspondait à ma vision militante de la chose.

Ouf. N'en jetons plus, la cour est pleine.

Ouais, ben justement, il est là le problème. La cour et pleine, elle déborde et d'aucuns s'en frottent les mains.

Le bénévolat est en train de devenir un piège politique à grande échelle. Pour deux raisons.

La première est la plus évidente : plus il y a de bénévoles sur le terrain de la solidarité active, et moins l'Etat considère avoir besoin d'investir. On peut le constater : en matière de santé publique, d'alphabétisation ou d'accès à la culture, tout ce qui relève donc de l'Etat selon des conceptions keynesiennes et redistributives de l'économie, et pas du tout selon les conceptions libérales (je rappelle aux distraits que pour les libéraux de l'économie, seules la défense du territoire, la sécurité et la justice devraient être de ses prérogatives) ce sont de plus en plus les fonds privés et les bénévoles qui remplacent l'engagement de l'Etat lorsque les besoins se font sentir. On libéralise donc par le soutien même des engagements bénévoles qui se substituent généreusement aux politiques. et accessoirement, on reforce le sentiment que les services publics ne sont pas à la hauteur de leur tâche, distillant insidieusement l'idée corollaire qu'on pourrait aussi bien s'en passer...

La seconde est encore plus vicelarde : il est connu que les engagements citoyens sont majoritairement (pas unaniment, certes, mais majoritairement) le fait de la frange la plus engagée de nos populations. Or à force de disperser nos énergies, de solliciter notre investissement personnel sur tous les terrains, on nous épuise. Et en nous épuisant, on nous musèle. Ce qui m'a fait réagir aujourd'hui, c'est la multiplication des affaires scandaleuses liées aux expulsions d'immigrés, souvent non seulement insupportables par leur refus de prendre encompte des facteurs de solidarité fondamentaux, comme l'impossibilité de renvoyer un clandestin dans un pays en guerre où il risque sa vie, mais aussi par la forme - les cas se multiplient où la police, en mal de quotas, s'assoit carrément sur le droit pour ramener manu militari des sans-papiers à l'aéroport.

Devant ces situations-là, on devrait tous, nous qui avons l'âme citoyenne et bénévole, être aujourd'hui à militer à la CIMADE, par exemple. Sauf qu'on est déjà ailleurs. Aux Restos du coeur, à Médecins sans frontières, à l'ADMR, au Secours Populaire, à Reporter sans frontières, à Amnesty internationnale, au Téléthon, à nos associations locales nombreuses et variées. Et qu'on ne peut pas tout faire. Alors on râle, oui. Mais on ne fait plus. Et qui s'en frotte les mains, mes chers, je vous le demande ? Qui se réjouit de pouvoir poursuivre une politique qu'on a beau jeu dès lors de considérer comme approuvée par la majorité silencieuse, puisque la minorité qui agit contre n'est plus en effet, qu'une minorité de courageux pas débordée par ailleurs ?

Le bénévolat est en train de se retourner contre ses propres valeurs solidaires. Et c'est l'un des pires danger que je vois pointer pour les idées citoyennes aujourd'hui, parce qu'il renforce le sentiment d'impuissance, la lassitude, et l'idée fondamentalement dangeureuse qu'on ne peut rien faire.


J'ajouterai, mais là, on est dans la morale et non plus dans la politique, que le bénévolat frôle de plus en plus souvent la charité publique. Et la charité, c'est le contraire du principe de l'état redistributif : c'est faire le choix des "méritants" à qui on pourrait donner, et ce choix est toujours un choix moraliste. A mes yeux, insupportable.
Par Journal d'une femme de chambre - Publié dans : La politique pour les nuls (j'aurais du m'abonner) - Communauté : VUES DE GAUCHE
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