Ceci étant on a tellement parlé partout dans le milieu de la SF de l'anthologie Retour sur l'horizon dirigée par Serge Lehman et publiée dans la collection Lune d'Encre chez Denoël, que je vais faire une exception. Cette antho célèbre à la fois les 10 ans de la prestigieuse collection dirigée par Gilles Dumay et les cent ans de la SF française, lorsqu’elle fut définie par Maurice Renard. Elle se veut un état des lieux progressif - à comparer avec la précédente anthologie du même, Escales sur l'Horizon, publiée elle aussi il y a dix ans - des plumes anciennes et nouvelles de cette littérature de genre. Selon le choix de l'anthologiste, elle fait une place à une SF qui lorgne vers le transgenre et il souligne dans sa préface que nous sommes passés sans doute à autre chose, peut-être à une prise de conscience de ce que la SF serait le dernier terrain de jeu de la métaphysique littéraire. Il y a eu çà et là de nombreuses dissertations sur le sujet, je n'y reviendrai pas, vous avez ailleurs de quoi satisfaire votre curiosité sur le sujet.
L'avantage des anthologies, c'est qu'on y trouve de tout, et pour tous les goûts. Lorsqu'on est confronté à un ouvrage comme celui-là, c'est encore plus facile, la qualité générale des textes étant telle que seul les goûts, les affinités et les sensibilités de chacun vont faire la différence d'une nouvelle à l'autre. Je vous livre donc ici beaucoup de moi-même, bien plus qu'une réelle critique distanciée et factuelle.
Commençons donc par le commencement :
Ce qui reste du réel/Effondrement d'un univers partiel en deux jours
Une double nouvelle en miroir, signée Fabrice Colin/Emmanuel Werner (et qui est une comme ils sont un) nous parle apparemment de guerre et d'androïdes, et de la tête de Philip K. Dick. C'est l'essentiel de la partie "Werner" en effet. Qui est assez saisissante, mais à mon goût bien moins que la partie "Colin" qui elle parle du vertige de l'écrivain devant ses créations. Et cette première partie là, je la trouve bel et bien vertigineuse : elle est d'un fantastique subtil et pervers, qui occupe un pan de réalité où il n'a rien à faire, et s'insinue dans le réel avec une méchanceté qui déstabilise autant l'auteur que le lecteur. Un vrai régal pour les amateurs du genre, dont je suis passionnément. Voilà que je célèbre, Fabrice ne sera pas content...
Tertiaire
On a déjà beaucoup parlé de la nouvelle d'Eric Holstein, dans Le Monde ou sur France Inter il y a deux jours à l'heure où j'écris cette page. Elle parle en effet d'un thème aujourd'hui fort prisé, soit les malheurs du trader qui se plante, demain comme aujourd'hui, et d'une société où la consommation devient, plus qu'un art de vivre, une fin en soi. C'est malin, c'est assez drôle assurément et fort agréable à lire. Mais j'y trouve un peu trop l'écho d'un sujet à la mode et déjà bien traité en blanche (ce qu'on nomme littérature générale par ailleurs) pour en être vraiment saisie et mettre les superlatifs qui vont avec.
Une Fatwa de mousse de tramway
Je suis très fan de Catherine Dufour, on ne sera donc pas surpris que je m'y sois régalée. Là encore c'est l'humour qui entraine la machine et sur un thème d'autant plus sinistre qu'il frôle de très près le réel (voire, d'après l'auteur, y patauge allègrement) : ne sommes-nous pas inconséquents de faire confiance à nos centrales nucléaires, alors même qu'elles sont, comme tout aujourd'hui, le résultat d'une économie du profit ? C'est vif et alerte, et le fond de la nouvelle parle à ma fibre politique avec plus de force encore que la précédente. Une de mes préférées.
Les Feurs de Troie
Les nouvelles sont l'expression la plus élégante de l'écriture de Jean-Claude Dunyach et l'on ne sera pas déçu ici, une fois encore. Ce grand novelliste a le sens du décor et de la poésie, et son histoire de prospecteurs de l'espace confrontés à l'incompréhension d'un monde qui se déshumanise et se heurtent à l'inconnu avec autant de violence que de fascination est à la hauteur. Petit reproche : comme il le signale dès le départ, il a écrit ce texte pour lui-même ; parfois on a presque l'impression qu'il nous oublie. Mais la fin est juste magnifique et on lui pardonne volontiers son petit accès d'égoïsme.
Pirate
Nouvellement débarquée dans le paysage du genre, Maheva Stephan-Bugni nous entraîne dans un univers très kafkaïen pour une courte nouvelle au ton agréable, mais qui ne mène pas à grand chose. Il y a de l'écriture, mais le fond ne semble qu'hommage au grand homme sans porter un propos personnel et la nouvelle en souffre.
Trois singes
Changement de voix radical chez Laurent Kloetzer : la SF se fait espionnage et barbouzerie, manipulation et extorsion de renseignements. Comme un Ken Follet dans ses meilleurs moments. Mais pas forcément mieux non plus, agréable et efficace, donc, mais sans plus.
Lumière Noire
J'aime aussi beaucoup Thomas Day sous la casquette de novelliste. Sa nouvelle post-apocalyptique dénote largement du genre en y mêlant un autre grand classique de la SF : et si l'humanité ne pouvait être meilleure que prise en charge par plus grand qu'elle ? C'est diablement efficace, là aussi, et glaçant. Tellement efficace et glaçant, malgré tout, que j'y ai cherché en vain un peu de tendre humanité, et, finalement un peu choupette que je suis, j'en suis sortie très détachée. Admirative, mais détachée.
Temps Mort
André Ruellan est un grand ancien de la SF française, et a nous offert de nombreux textes dont certains ont marqué le genre sans le moindre conteste. C'est pourtant la première nouvelle que je n'ai pas aimé dans le recueil. Une plongée rapide (quelques pages) dans les fantasmes d'un homme mourant. Je connais bien la camarde et je suis sensible à son évocation, mais là, je me suis agacée de la grandiloquence qui efface mortellement (c'est le cas de...) le sublime. Et c'est affreusement bancal pour couronner le tout.
Les Trois livres qu'Absalom Nathan n'écrira jamais
Léo Henry joue à son tour avec la nature de l'écrivain et les douleurs de la création. Et si on pouvait aller chercher les histoires directement dans la tête de leur auteur ? Est-ce qu'elles lui appartiennent encore ? Est-ce qu'on peut les forcer à vivre sans, voire contre la volonté de leur créateur ? C'est intelligent et ludique, malgré l'esprit désabusé et plutôt cynique du jeu où nous entraîne Henry. Une très bonne nouvelle aussi, donc.
Penchés sur le berceau des géants
Déjà remarqué pour son travail assez exceptionnel sur l'écriture, l'autre nouveau venu, Daylon, était un peu attendu au coin du bois pour sa maîtrise du fond. Bingo. Si l'on excepte le vilain tour qu'il nous joue en laissant une fin si suspensive que c'en est agaçant, Daylon a tout bon. Un texte de pure SF, sur la rencontre de l'humanité avec l'Autre, un Autre-manne, corne d'abondance, peut être menacé par un autre Autre plus incompréhensible encore. Daylon traite avec une grande subtilité et une poignante mélancolie du rapport de l'homme à l'incompris, qu'il soit aimé ou craint. Sans conteste l'une de mes nouvelles préférées du recueil.
Dragonmarx
Philippe Curval, autre grand ancien qui fut tant aimé, autre plantage magistral. Il est question ici de communisme, de reconversion, de magie aussi. Si le début de la nouvelle m'a fait un moment espérer de ne pas être en accord avec les échos glanés ici et là sur ce texte - évocation forte et élégante d'une décrépitude idéologique et industrielle - on sombre bien vite dans le baroque lourdingue et démonstratif. Plus d'élégance, rien que du pesant.
Terre de Fraye
Jérôme Noirez est un autre de mes auteurs de cœur, pour sa virtuosité à mêler intimement le désastre et le rire, et cette nouvelle n'échappe pas à son talent. Une Terre envahie par les eaux d'un autre monde, des créatures marines à la fois monstrueuses et fascinantes, des personnages sur le fil du rasoir, aussi sublimes que pathétiques, et une histoire d'amour pas si impossible qu'il y parait. Sans être mon texte préféré de Noirez (une ou deux petites longueurs, peut être) elle reste un vrai régal et transpire d'humanité.
Je vous prends tous un par un
David Calvo est souvent très apprécié mais c'était ma première rencontre avec cet auteur de la nouvelle génération des quadra de la SF transfictionnelle. Rencontre carrément ratée. J'ai tellement détesté son écriture, que j'ai trouvée sans harmonie ni souplesse, ne faisant que me heurter là où, j'imagine, il souhaitait saisir, que j'ai carrément été incapable d'aller au-delà des deux premières pages. Je n'en dirai donc pas plus.
Hilbert Hôtel
Autre auteur que j'aime particulièrement, Xavier Mauméjean me surprend toujours et va me chercher pour des ballades auxquelles je ne m'attends pas. Sans aimer tous ses textes inconditionnellement, je ne suis jamais déçue du voyage. Cette fois, à mon grand bonheur, c'est un bingo sans réserve aucune. Le monde est un grand hôtel et l'un de ses réceptionnistes y prend ses fonctions. Galerie de portraits, loufoques, décalés, toujours réjouissants, le purgatoire de l'Hilbert Hôtel ne laisse jamais indifférent. C'est méchant avec tendresse, c'est une humanité au cœur d'un monde déshumanisé, un bel hommage à notre espèce qui trouve toujours moyen d'être elle-même jusque dans l'absurdité.
En résumé ? Retour sur l'Horizon n'est peut être pas LA grande anthologie dont rêvaient les amateurs de SF, mais c'est une très belle anthologie littéraire. Une chose est sûre, elle vaut le détour, et l'on ne regrette pas d'y avoir plongé. Par les temps qui courent, rien que ça, c'est une belle réussite.
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